KUKAN CE MECONNU
Texte de Bernard Grégoire, Dai Shihan Bujinkan Québec
Le kukan de l’espace
Comme pratiquant du Bujinkan, le mot kukan nous est familier. Nous l’associons immédiatement au concept du vide. Notre premier réflexe est de penser en fonction de l’espace, de l’endroit où nous nous trouvons et l’espace dans lequel nous pouvons nous déplacer sécuritairement. Nous avons appris comment utiliser ces zones à notre avantage ou au contraire, comment amener l’adversaire dans des endroits qui lui seront défavorables. On peut penser que cette gestion de l’espace est le premier niveau du vide.
Le kukan de l’action
Le second niveau du kukan est probablement le vide qui existe dans l’action. Un adversaire donne un coup de poing, il ramène son bras en laissant un intervalle où non seulement il ne se passe rien, mais qui de plus le rend vulnérable. On doit apprendre dans un premier temps à être conscient de ces temps morts que nous laissons sans le savoir. Un bon combattant peut facilement tirer avantage de ces points morts. Que ce soit sur une attaque au poing, sur des coups de pieds ou simplement en se déplaçant, il faut apprendre à utiliser ces espaces vides et à y attirer l’adversaire. On doit le laisser s’engouffrer dans ce qu’il croira être des faiblesses, mais qui en réalité sont des pièges si l’on s’y prend de la bonne façon. Dans l’une des fois où je servais de Uke pour Soke, il m’avait dit d’essayer de l’atteindre. J’y ai mis de tout mon coeur et en le frappant je voyais bien qu’il y prenait un grand plaisir. Plus j’y mettais du coeur, plus ses yeux brillaient. Chaque fois que je voyais une faiblesse dans ses déplacements et que j’étais certain de l’atteindre, mon attaque se retournait contre moi. C’est moi qui devenais vulnérable, il jouait avec moi avec une facilité déconcertante. À trois ou quatre reprises, il m’avait laissé croire qu’il y avait une ouverture. Oui vous direz que c’est simplement du Kyojitsu, et j’en conviens, mais tout était dans la façon de créer ces fausses réalités.
Le kukan du mental
Dans un troisième niveau, je dirais qu’on doit apprendre à utiliser le vide de l’esprit. La façon la plus simple de comprendre ce principe se fait probablement par l’utilisation du sabre. Si le combattant est bon, la stratégie sera construite par l’inconscient. L’intellect n’aura que peu de mots à dire. Mais si le sabreur n’est que de niveau moyen, il élaborera de manière intellectuelle diverses stratégies basées sur les techniques qu’il a mémorisées. Son raisonnement ne se fera pas de façon fluide (nagare), mais en alignant l’une derrière l’autre, diverses stratégies qui lui viennent à l’esprit. Entre deux de ces stratégies, il y a aussi un Kukan. On peut voir cet effet d’utilisation de ce principe lorsque l’adversaire est en Daijodan, le sabre élevé au-dessus de sa tête et prêt à venir nous fendre en deux. Entre le moment où il attend et le moment où il décide d’attaquer, il y a un énorme vide que l’on peut exploiter. Prenons une position où l’on attend son attaque en gardant une position relaxe, notre lame pointée vers le bas. Au moment où il s’apprête à nous attaquer, juste le fait de relever un peu la pointe de notre sabre vers le haut et de changer légèrement l’angle de notre corps sera suffisant dans bien des cas à faire hésiter ou à arrêter l’attaque complètement. On s’est immiscé dans une zone où il y a du vide. Bien sûr, en relevant la pointe de notre sabre, il faut être prêt à bouger si l’attaque survient, mais si l’on démontre une grande confiance en soi, si l’on regarde l’adversaire dans les yeux de la bonne façon, ce Kukan du mental peut facilement perturber l’attaquant.
On pourrait travailler durant des mois toutes ces utilisations des kukans. Au retour de la pandémie, c’est d’ailleurs une de mes ambitions de faire monter d’un cran mes étudiants face à ces divers concepts. Concernant le mot kukan, il est composé de deux kanjis. Le premier kanji ku et qui se nomme également kara est traduit par le vide. Et Kan se traduit par intervalle, espace, durée. Il faut faire attention, car sur le web, on utilise souvent un autre kanji pour le second kan qui lui se traduit par loisirs, temps libres, tranquilité. À vous de décider quel kanji convient le mieux à vos besoins.
空間 Kukan avec le kanji du vide
空閑 Kukan avec le kanji des loisirs, du temps libre, de la tranquillité
Bernard Grégoire
Dai Shihan Bujinkan Québec
***********************************************************************************************
空間 Kukan
On connaît tous le mot kukan que l’on traduit par espace, ou plutôt par espace vide. Comme on aime avoir la satisfaction de dire que l’on est bon et que l’on comprend tout, on a tendance à simplifier les concepts qui s’offrent à nous. Pour la plupart des gens, kukan signifie qu’il y a un espace vide et que l’on peut aller s’y placer en sécurité. Pour plusieurs, ce ne sont que les déplacements sécuritaires d’un espace à un autre. Et, ce n’est pas faux au premier niveau.
Je ne me souviens pas si c’est sur un cours ou une vidéo, mais un jour Hatsumi sensei a dit (kukan dakara, aite no kukan ni oyonde), une petite phrase qui peut se traduire par : parce qu’il y a de l’espace, on doit nager dans l’espace de l’adversaire. Cette petite phrase avait changé énormément ma façon de voir le taijutsu. Cela implique la notion de rythme, de bouger en fonction de l’adversaire et non comme nous on aimerait bouger.
Kukan est également l’espace que l’on peut dérober à l’adversaire. On peut contrôler ou du moins priver l’attaquant de bouger comme il le souhaite ou comme il le prévoit. On peut occuper avant lui l’espace qu’il désire occuper brisant ainsi sa stratégie. On peut à l’aide de ce principe, jouer sur son équilibre en plus de pouvoir affaiblir son alignement des os. Un exercice tout simple que tout le monde connaît consiste simplement à mettre une main sur son épaule gauche au moment où il n’est que sur un pied et qu’il tente de donner un punch droit. Notre main occupe l’espace que son épaule aurait dû avoir. Tout son corps en subit le contre coup et lorsque c’est bien fait au bon moment, ça se fait du bout des doigts.
Pour bien maîtriser tout ce qui se rattache au kukan, on doit pouvoir bouger de manière fluide, sans contrecoup, sans saccade. Ninniku, la patience, est nécessaire afin d’attendre au dernier instant avant de se déplacer. Lorsque tout se passe bien, on parvient à créer ce petit concept de yoku, en faisant déborder l’adversaire plus loin qu’il ne l’aurait voulu. Eh oui, les concepts travaillent de concert les uns avec les autres. Il y a très peu de concepts qui s’utilisent seuls.
Kukan c’est aussi la saisie où l’adversaire ne rencontre que du vide, de la non-résistance. Au moment où les mains s’apprêtent à nous agripper, on évite de résister et on va dans le sens de l’énergie. Si l’adversaire pousse on recule avant qu’il n’utilise sa force, s’il tire on devance son intention. On crée du vide là où il s’attend à une résistance.
Un jour, quelqu’un m’a dit que le secret pour devenir bon en combat est simplement de devenir intouchable. La maîtrise du kukan fait partie des outils pour arriver à ce résultat. Cela permet d’affronter des adversaires beaucoup plus puissants que nous.
(Bernard Grégoire, Dai Shihan Bujinkan Québec)
